IUCN: Fondée en 1948, l’Union internationale pour la conservation de la nature (IUCN), aussi appelée Union mondiale pour la nature, réunit 81 États, 120 agences gouvernementales, plus de 800 ONG et plus de 10.000 experts et scientifiques de 181 pays au sein d’une coopération internationale inédite. Sa mission est d'influencer, d'encourager et d'assister les sociétés dans le monde entier dans la conservation de l'intégrité et de la diversité de la nature, ainsi que de s'assurer que l'utilisation de ces ressources naturelles est faite de façon équitable et durable. L’UICN est le plus grand réseau de connaissances au monde et a aidé plus de 75 pays à préparer et appliquer des stratégies en matière de conservation et de diversité biologiques. L’Union est une organisation multiculturelle et multilingue, qui emploie un millier de personnes dans 62 pays. Son siège est situé à Gland, en Suisse.
La conservation, ce n’est pas une question de nature
27/09/2012 5:32 pm
Pour le Dr Joe Zammit-Lucia, si les défenseurs de la nature veulent consolider et accélérer leurs succès, ils doivent se concentrer sur les hommes et non plus sur la nature.La conservation, c’est une question d’individus.On peut lire cette affirmation sur le site Internet de la Commission de l’éducation et de la communication de l’UICN. Il s’agit là d’une affirmation décisive qui devrait orienter les efforts de toute la communauté des défenseurs de la nature, et pourtant, elle est très largement passée sous silence. Les compétences et la rhétorique de cette communauté sont majoritairement centrées autour de la nature plutôt que des hommes. Pourquoi en est-il ainsi et cela doit-il changer ?
Passer des espèces et des espaces aux individus
Il y a des années de cela, un ami à moi qui collaborait à un projet de conservation à Madagascar s’étonnait que les populations locales ne s’impliquent pas dans les efforts destinés à développer un usage soutenable de leurs forêts. Ce n’est que par hasard que son équipe est ensuite tombée sur l’explication de ce comportement : une recherche sociologique a en effet montré que la culture locale était tournée vers le passé et n’avait qu’une conception ténue d’une quelconque planification de l’avenir.
Cette anecdote illustre bien en quoi consiste concrètement la protection de l’environnement. Pour que cette dernière fonctionne, elle doit apprendre à se focaliser sur les comportements humains, qu’il s’agisse du comportement de ceux qui gagnent leur vie grâce à des points chauds de biodiversité, du comportement des consommateurs dans les pays développés, des choix d’investissements faits par les entreprises, les industries et les acteurs sur le marché mondial ou encore des décisions politiques prises au niveau local et international. Pourtant, si notre équipe de Madagascar avait accumulé un grand nombre de compétences en matière de biologie, d’espèces en danger et d’écologie, elle ne s’y connaissait pas particulièrement en comportements humains, en habitudes culturelles, en économie, en gestion d’entreprise ni en politique. Et elle avait beau être consciente de ses lacunes, elle ne pouvait les combler rapidement.
La culture des défenseurs de la nature
La situation décrite ci-dessus met à mal une grande partie des travaux de conservation. Il ne devrait pas être nécessaire de préciser que des efforts de conservation fructueux sont exclusivement une question de comportement humain, que ce comportement intervienne au niveau politique, industriel, communautaire ou individuel. Et pourtant, l’essentiel des compétences accumulées par les défenseurs de la nature ne portent pas sur le comportement humain, mais sur la « nature » et sur le savoir-faire et les sciences qui vont avec. Si ce savoir-faire est essentiel pour la réussite des projets de conservation, il constitue un socle insuffisant pour consolider cette réussite. Il est en effet au moins aussi important de comprendre et de cibler les besoins des individus et des communautés et de travailler à l’amélioration de leurs conditions de vie d’une façon qui soit cohérente avec les objectifs de conservation.
Aujourd’hui, la culture et la rhétorique en matière de conservation portent avant tout sur la « nature » et sur sa protection. Cette culture stimule l’existence d’une dichotomie négative et destructrice entre l’humain et le naturel, celui-ci représentant l’idéal que nous essayons de protéger quand celui-là constitue l’intrus qui rend notre idylle impossible. J’ai effectué un rapide calcul : 80 à 90 % des articles de presse portant sur la conservation sont négatifs et dépeignent les individus, leur activité économique et leur quête de mieux-être comme des facteurs destructeurs pour la nature.
… et ce n’est pas non plus une question de « communication ».
Chaque fois que je dis à des défenseurs de la nature qu’il faudrait changer l’attitude des individus, ils acquiescent d’un hochement de tête et m’orientent immédiatement vers « les spécialistes de la communication ». Cela traduit une compréhension fondamentalement mauvaise des problèmes. Changer les comportements ne signifie pas concoter nos propres programmes sur la nature puis essayer de trouver une accroche marketing habile ou un programme d’éducation afin de convaincre les populations que nous avons raison et qu’elles doivent changer leurs habitudes. Nos efforts ne porteront leurs fruits que si nous faisons passer les hommes en premier et que nous nous attachons à améliorer leurs vies. Il ne s’agit pas juste de communiquer au sujet de nos idées et de nos approches, il faut également redéfinir ce sur quoi doivent porter les programmes de conservation.
Un cadre gagnant
J’aimerais proposer à la fois un changement d’état d’esprit et d’approche et un moyen d’acquérir de nouvelles compétences au sein de la communauté des défenseurs de la nature.
1. Les individus d’abord
Ils doivent réclamer d’être au centre de la rhétorique et des initiatives individuelles en matière de conservation. Ces deux composantes de projets réussis sont applicables à la fois dans les pays industrialisés et dans ceux en développement.
Nous devons cesser de culpabiliser les individus, y compris ceux qui prônent la protection de l’environnement, en leur reprochant de chercher à se développer, à s’épanouir, à améliorer leurs conditions de vie ou à consommer, ce que nous faisons tous.
À l’occasion de toute décision ou de tout projet relatifs à la conservation, il faut se poser la question suivante : comment vais-je améliorer les conditions de vie des populations à travers mon travail ? Et le verbe « améliorer » ne doit pas être pris au sens purement économique du terme. Il existe de nombreuses façons non financières d’améliorer la vie des gens, par exemple en faisant naître en eux un sentiment de fierté, d’accomplissement et d’appartenance à une communauté aux objectifs partagés ou en leur procurant des avantages esthétiques ou récréatifs, entre autres.
Nous avons la preuve avec certains programmes de l’UICN que la réussite vient de l’accent qui est mis sur l’amélioration des conditions de vie. L’un d’eux s’intitule « Speak up and change your life ».
2. Développer les compétences
Nous avons tous intérêt à acquérir des compétences qui nous aident à comprendre les moteurs du comportement humain et à élaborer les programmes de conservation en tenant compte de ces comportements. L’acquisition de ces compétences doit faire partie intégrante de la stratégie et de l’activité de conservation. Elle ne doit pas constituer une fonction à part reléguée à la marge tandis que les vrais défenseurs de l’environnement se concentrent sur leurs sciences naturelles.
3. Travailler avec les autres
Qui, aujourd’hui, procure un travail aux individus, un minimum vital, la faculté de se construire une existence et d’accéder aux produits et services dont ils ont besoin ou auxquels ils aspirent ? L’industrie et les entreprises, essentiellement. L’industrialisation a engendré une très nette amélioration de la qualité de vie des hommes au cours des 150 dernières années et la plupart d’entre eux continuent à considérer ce secteur comme le plus susceptible de leur permettre de réaliser leurs rêves. Hélas, l’industrialisation a également engendré une dégradation environnementale que nous tentons aujourd’hui de freiner ou de stopper.
Nous ne pourrons tout simplement pas atteindre nos objectifs de conservation sans la profonde implication de l’industrie. Cette dernière possède en effet les ressources, les compétences et le poids politique qui, s’ils sont bien orientés, peuvent déclencher les changements comportementaux que nous appelons de nos vœux. L’industrie a montré qu’elle pouvait provoquer ces changements d’envergure à tous les niveaux, depuis celui du consommateur individuel jusqu’à celui des plus hautes sphères politiques.
En outre, sur un plan pratique, nous ne pouvons pas réaliser grand-chose sans l’aide de l’industrie. Que ce soit en matière de développement d’énergies alternatives ou d’identification de moyens de gérer les forêts de façon durable ou de modifier le comportement des consommateurs, nous sommes dépendants des secteurs économiques concernés pour pouvoir avancer tout en procurant des emplois aux populations et en répondant à leurs aspirations légitimes.
Aller de l’avant
On ne peut pas réduire de façon simpliste la conservation à la « protection de la nature », utiliser de pompeuses injonctions comme « Sauvons la planète » ni employer des termes tels que « biodiversité ou « services écosystémiques » qu’un individu moyen ne comprend pas et dont il se soucie encore moins. La conservation ne se résume pas non plus à une science ni à une discipline technique. C’est un concept culturel et un ensemble de valeurs qui doivent d’attacher à améliorer la vie des populations au sein d’un cadre qui permette également de maintenir en place les avantages nombreux et variés d’un monde naturel en bonne santé. Sur une planète comptant aujourd’hui sept milliards d’individus et demain davantage, c’est uniquement une question de comportement humain.
La réussite de nos programmes de conservation dépend en premier et en dernier lieu de l’attitude des hommes. La conservation, c’est tout autant une question de sociologie, de psychologie, de culture et de littérature que de biologie et d’écologie. De politique que de climatologie. D’industrie, de finance et d’économie que d’ONG et de philanthropie. D’humains que de nature. Et cela doit être bien davantage une question d’aspirations et de mieux-être qu’une question de culpabilité et d’austérité.
Nous avons eu l’Année de la biodiversité et celle des forêts. Pourquoi ne pas nous donner la peine d’instaurer une Année des populations ?
Pour le Dr Joe Zammit-Lucia, si les défenseurs de la nature veulent consolider et accélérer leurs succès, ils doivent se concentrer sur les hommes et non plus sur la nature.
La conservation, c’est une question d’individus.On peut lire cette affirmation sur le site Internet de la Commission de l’éducation et de la communication de l’UICN. Il s’agit là d’une affirmation décisive qui devrait orienter les efforts de toute la communauté des défenseurs de la nature, et pourtant, elle est très largement passée sous silence. Les compétences et la rhétorique de cette communauté sont majoritairement centrées autour de la nature plutôt que des hommes. Pourquoi en est-il ainsi et cela doit-il changer ?
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