William F. Laurance
William F. Laurance est biologiste à l’Institut de recherche tropicale Smithsonian, à Panama, qui fait partie du réseau Smithsonian Institution. L’Institut se consacre à l’étude de la nature tropicale et de son importance pour la santé humaine et fait la promotion de la protection de l'environnement en sensibilisant la population à la beauté et à l'importance des écosystèmes tropicaux. Son dernier ouvrage s'intitule Emerging Threats to Tropical Forests (avec Carlos Peres, University of Chicago Press, 2006). Il est également président de l'Association pour la biologie et la conservation tropicales (Association for Tropical Biology and Conservation – ATBC), désignée comme la plus grande organisation scientifique dédiée à l'étude et à la protection des écosystèmes tropicaux au monde.
Destruction des forêts: les sentiers de la perdition
12/09/2008 2:27 pm
Au printemps, des dizaines d'Indonésiens, tués par des glissements de terrain, ont payé le prix d'un développement incontrôlé. Dans les pays en développement, de nombreux innocents périssent chaque année: la déforestation et les abattages illégaux prennent des proportions endémiques et dénudent les coteaux, provoquant ainsi un relâchement des sols qui permet aux pluies abondantes de se transformer en inondations meurtrières.
Avec la fragmentation des forêts locales, la pollution des voies d'eau et la surexploitation des océans, ces dangers environnementaux sont de plus en plus fréquents dans le monde. La destruction des forêts est particulièrement alarmante dans les tropiques où une zone d'une superficie équivalente à 40 terrains de football disparaît chaque minute. Des milliers – voire des millions – d'espèces sont menacées.
Fait remarquable cependant: de nombreux pays en développement se sont dotés de lois sérieuses visant à encadrer le développement et à protéger leurs écosystèmes naturels. L'Indonésie, le Brésil, la Bolivie et la République démocratique du Congo ont notamment adopté des lois environnementales et des codes forestiers stricts. Pourquoi n'ont-ils aucun effet?
Pour la majeure partie des projets de développement, la loi exige des études d'impact sur l'environnement (EIE) qui sont, la plupart du temps, parfaitement inadaptées. Il s’agit là d’un véritable problème, dont l’exemple le plus flagrant est sans aucun doute le cas de l'Amazonie brésilienne, qui cède peu à peu du terrain au plus important projet d’élargissement d'autoroute de son histoire.
En multipliant les accès au cœur de l'Amazonie, ces autoroutes ouvrent une boîte de Pandore de menaces liées aux activités illégales telles que l'abattage, la chasse, l'exploitation minière et l’occupation de terres. Pour ce projet, les EIE ont uniquement évalué les effets directs sur l'étroite bande de terre défrichée pour chaque route.
Parmi les impacts indirects - et alarmants - qui vont généralement de pair avec la construction d'une autoroute, aucun n'a été pris en compte.
Une étude - tout aussi limitée - est actuellement en cours pour évaluer l’impact du projet d'élargissement du canal de Panama, qui permettrait aux superpétroliers d'emprunter cette voie. Comme le projet prévoit la destruction de seulement 700 hectares de forêt tropicale, on s'attend à ce qu’il reçoive le feu vert.
Cependant, pour un pays de petite taille comme le Panama, un chantier de 5,2 milliards de dollars risque d’entraîner des conséquences majeures: l’accélération de la spéculation foncière, le développement trop rapide et la demande croissante en bois de construction pourraient exercer une pression sur les forêts de l’ensemble du territoire. Un examen superficiel des effets indirects du projet suffit à mettre ces problèmes en évidence.
En outre, nombre d'EIE sont ridiculement sommaires. À titre d’exemple, une étude biologique liée à la construction d'un complexe d'habitation dans les forêts périurbaines de Panama a identifié seulement 12 espèces communes d'oiseaux tandis que des ornithologues expérimentés, lors d’un recensement de deux heures dans la même zone, en ont compté 121, parmi lesquelles plusieurs espèces rares et menacées. Bien que les spécialistes aient averti les autorités de la présence d’irrégularités dans cette étude, le projet a été approuvé.
Pourquoi les EIE sont-elles souvent si médiocres? Tout d'abord, elles sont généralement financées par le commanditaire du projet, qui fait pression pour que le projet soit approuvé à moindre coût. Avec un tel système, les entreprises chargées de faire approuver les projets sont choisies en fonction de leur réputation: on évite celles que l’on sait très rigoureuses et l’on privilégie celles capables d’obtenir une autorisation sans trop de contraintes.
Ensuite, les agences gouvernementales qui évaluent les EIE sont souvent incapables d’appliquer leurs propres règles en matière d'environnement. Comme les fonctionnaires sont souvent mal rémunérés et que les commanditaires des projets ont des ressources considérables et un intérêt financier considérable à protéger, il existe là aussi un danger de corruption. Même des EIE avec des irrégularités manifestes sont parfois approuvées.
Enfin, il est rare qu'un projet soit bloqué pour des raisons environnementales, car la charge de la preuve incombe à celui qui s'oppose au projet et non pas à celui qui y est favorable. Un projet d'autoroute peut donc prévoir de scinder un couloir forestier crucial ou d'ouvrir une vallée vierge à l'exploitation, tant qu'il n'aura pas été prouvé que cela nuirait irrémédiablement à une espèce menacée ou à un écosystème rare, il peut être approuvé malgré tout.
Lutter contre les projets de développement nécessite énormément de temps, d'argent et d'expertise, ce qui joue nettement en défaveur des citoyens et des groupements d'intérêt public qui s'opposent souvent aux projets comportant des risques potentiels.
Que peut-on faire pour améliorer la situation? Sensibiliser la population permettrait d'attirer l'attention sur le processus d'EIE et ses nombreuses faiblesses – incluant la nécessité d'évaluer à la fois les impacts directs et indirects des grands projets.
Il serait tout aussi important que la société et les groupes environnementaux s'investissent davantage. En outre, les agences gouvernementales qui approuvent ou bloquent des projets sont souvent sensibles aux pressions extérieures et elles comptent sur le lobbying des protecteurs de l'environnement pour les aider à modérer les partisans du développement. Si vous souhaitez contribuer à la protection de l'environnement mondial, encourager un groupe environnemental actif dans un pays en développement pourrait être une stratégie décisive.
Évidemment, les EIE effectués dans les pays en développement ne sont pas les seuls à présenter de sérieux problèmes. Lynton Caldwell, rédacteur de la loi américaine sur la protection environnementale (US Environmental Protection Act), a souvent déploré l'incapacité des EIE à équilibrer les besoins de la nature et l’activité humaine. Les intérêts en matière de protection de l'environnement sont cependant moins ancrés dans les pays en développement, alors que les pressions en faveur de l'exploitation sont plus fortes et plus présentes. Si nous souhaitons limiter cette menace grandissante envers la nature, il est indispensable d'améliorer les processus décisionnels en matière d'environnement.
Forest destruction: The road to ruin
New Scientist, 06 June 2007
© New Scientist, Reed Business Information
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